Visualiser les données des registres de la Comédie-Française

Du 19 au 21 mai 2016, l’opportunité m’a été offerte de participer à un colloque se tenant à Boston et intitulé Pratiques Théâtrales et Archives Numérisées. Il portait principalement sur les registres de la Comédie-Française, archive numérisée et en partie saisie informatiquement qui détaille notamment les recettes, dépenses et distributions pour chaque représentation de 1680 à 1793.

C’est plus précisément à l’occasion du hackathon inclu dans la programmation de ce colloque que je me suis interrogée sur la question de la représentation visuelle de données informatiques issues des registres. Ce hackathon avait en effet pour objectif d’inciter ses participants à proposer des solutions informatiques facilitant l’appropriation des données des registres par la recherche sur le théâtre, et j’ai donc souhaité proposer une visualisation de données qui permettrait d’appréhender d’un seul coup d’oeil le contenu et la richesse de la programmation de la comédie-française.

Il avait déjà été question pour moi de représentation visuelle et d’outil de découverte de collections bibliographiques dans le cadre des fonctions que j’occupe actuellement en tant que administratrice d’une interface de catalogue de bibliothèque.

La visualisation de données que j’ai produite dans le cadre du projet des registres est donc très influencée par mon approche des métadonnées bibliographiques et des catalogues, et il me sera nécessaire d’exposer ici cette vision pour mieux faire comprendre la tournure que cette dernière a prise.

Les enjeux graphiques du catalogage des collections ainsi que des interfaces de recherche bibliographique en ligne peuvent être éclairés à la lumière des Mots et des Choses de Michel Foucault1. On peut en effet appréhender le catalogue en ligne, au même titre probablement que les inventaires et autres outils de recherche en archives, comme une représentation redoublée : il est en effet constitué de courtes descriptions formelles cartographiant une nappe continue de documents conservés dans une institution patrimoniale, et ces courtes descriptions bibliographiques sont elles-mêmes symboliquement représentées à l’écran et sur le web au travers de dispositifs graphiques, qu’il s’agisse d’une visualisation innovante telle qu’a pu en produire la New York Public Library, ou bien d’une interface plus classique affichant les métadonnées bibliographiques sous forme de listes et présentant une navigation dite “à facette”. Il y a donc une double cartographie d’un réel documentaire qui s’opère, la première étant celle du catalogueur qui inventorie ses collections, la seconde, celle du graphiste qui bâtit un outil de recherche visuel et informatisé à partir du résultat de cet inventaire : or, c’est bien ce redoublement de la représentation visuelle d’une source documentaire qui a fourni la première inspiration de la visualisation de données que j’ai souhaité proposer pour les registres de la Comédie-Française.

Là où les métadonnées dressent un tableau de collections archivistiques ou bibliographiques, il s’agissait de dresser une sorte de scène-tableau des saisons de la Comédie-Française depuis 1680 jusqu’à 1793. Inversant ainsi la convention graphique qui veut que la chronologie serve de repère orthonormé, c’est au contraire la matérialité des saisons que j’ai voulu mettre en lumière en faisant de ces dernières l’objet même du tableau, quand les auteurs et pièces qui ont fait le plus recettes au cours de chacune de ces dernières devaient servir eux-mêmes d’encadrement, sous la forme de pastilles de couleur disposées horizontalement et verticalement autour des saisons.

RCF_1
Premier tableau représentant chacune des saisons de la Comédie-Française ainsi que les auteurs et pièces ayant fait le plus recette pour chacune d’entre elles.

Il a ensuite paru judicieux de compléter cette première représentation finalement assez peu informative d’une seconde qui pour chaque saison faisait apparaître un déroulé chronologique des auteurs ayant fait le plus de recette par semaine, à la fois en première et seconde partie de soirée. Visualisable après sélection par l’utilisateur d’une année, cette seconde représentation enchâssée dans la première redonne une place conventionnelle au temps, ce dernier étant symbolisé par une ligne verticale découpée en douze mois.

RCF_2
Second tableau représentant pour une année sélectionnée les auteurs ayant fait le plus recette en première et seconde partie de soirée pour chaque semaine de l’année.

En ne sélectionnant que les auteurs ayant eu du succès, c’est de nouveau la matérialité d’une année de programmation théâtrale que j’ai voulu mettre en lumière, inspirée en cela par l’Illusion Comique :

“On tire un rideau, et on voit tous les comédiens qui partagent leur argent.” (V,5).2

Mais au-delà de la coquetterie baroque qui était celle que je souhaitais pour un tel dispositif, ce dernier donne-t-il véritablement à voir l’aventure d’un siècle et demi de programmation théâtrale ? Cette approche bibliographique avec laquelle on aborde ici la visualisation des registres masque peut-être la véritable nature archivistique de ces derniers.

En effet, à l’opposé des métadonnées bibliographiques produites dans un but d’ordonnancement et de visibilité des collections d’un établissement de conservation, les données des registres relèvent plutôt d’une captation partielle du réel à des fin non de publication mais d’administration : c’est peut-être là l’équivalent de l’opposition que dresse Arlette Farge entre l’imprimé, “chargé d’intention”, et l’archive judiciaire, “traces brutes de vie qui ne demandaient aucunement à se raconter ainsi et qui y sont obligées, parce qu’un jour confrontée aux réalités de la police et de la répression.”3

Il s’agit encore de savoir comment il se fait que la représentation graphique classique ne parvienne pas à rendre compte de ce caractère “brut” et primitif de l’archive. Il est possible de trouver quelques éléments de réponse à cette question en dressant un parallèle entre l’archive et la photographie telle que l’analyse Roland Barthes dans La Chambre Claire4. Il y aurait peut-être quelque chose de similaire, en effet, entre la trace d’encre laissée par le réel de l’archive et la trace chimique (chimique, elle l’était en tout cas à l’origine) laissée par la lumière sur un négatif de photographie. On pourrait dire qu’à la manière du photographe, le producteur de l’archive s’est lui aussi en quelque sorte “trouvé là”, presque passif, se contentant simplement d’ajuster sa focale à l’objet qu’il prenait, découpant dans le réel les éléments qui correspondait aux exigences administratives et gestionnaires de l’institution théâtrale qu’il servait (ces dernières étant décrites sur le site du projet des registres de la Comédie-Française), comme le cadre d’une photographie découpe dans le réel un objet qu’il immobilise intentionnellement.

Distinguons encore dans l’archive, comme Barthes dans la photographie, un studium et un punctum. “Le premier, visiblement, est une étendue, il a l’extension d’un champ, que je perçois assez familièrement en fonction de mon savoir, de ma culture (…). C’est par le studium que je m’intéresse à beaucoup de photographies, soit que je les reçoive comme des témoignages politiques, soit que je les goûte comme de bons tableaux historiques”5. Tel serait le premier sentiment donné par l’archive, ce mouvement initial de notre conscience qui en l’occurrence, consisterait à tenter de replacer les registres dans leur contexte historique : Louis XIV et les divertissements de cour, les Lumières et le siècle du libertinage, les aléas financiers de la Comédie-Française pendant la Révolution, etc.

“Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (…), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu : (…) précisément ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément, je l’appellerai donc punctum; (…) Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi, me meurtrit, me poigne).”6 Les registres de la Comédie-Française sont-ils mouchetés de ces points perçants la subjectivité de celui qui les parcourt ? En tous les cas, Arlette Farge distinguait bien dans l’archive ces occurrences “émotionnellement prenantes”, qu’il s’agisse d’une lettre d’un amant embastillé écrite sur un chiffon, ou bien encore de “graines ensoleillées” prétendument sorties de la poitrine miraculeuse d’une jeune femme au moment de ses menstrues 7 .

Si l’archive peut de la sorte être rapprochée de la photographie, peut-on voir en la visualisation des données issues des registres le même geste que celui de l’opérateur chargé de développer un négatif, ouvrant la possibilité, par l’interprétation chimique qu’il donne de ce dernier, d’une lecture studieuse tout autant que d’un saisissement de la subjectivité du spectateur ?

La tâche paraît vouée à l’échec : il s’agirait en effet de faire cohabiter un dispositif capable de donner la mesure historique des registres, tout en laissant la possibilité au détail de “surgir”, cela sur un petit écran d’ordinateur.

Probablement l’enchâssement des représentations décrit plus haut relève bien du sage studium dans sa volonté de mettre en parallèle un temps long d’un siècle et demi avec un temps plus court d’une année de programmation. Pour autant, il n’a pas été permis d’y déceler la “vivacité” de sa source archivistique, probablement filtrée à la fois par la saisie informatique des données et par l’adoption du tableau pour les représenter.

La réponse à ce problème, si l’on en suit encore Roland Barthes, serait alors à chercher dans le théâtre plus que dans le tableau : “ce n’est pourtant pas (me semble-t-il) par la Peinture que la Photographie touche à l’art, c’est par le Théâtre.” 8

Dans un article consacré aux comédies-ballets de Molière9, Stephen H. Fleck semble définir trois lectures par lequel le dramaturge animait la représentation théâtrale tout en la dépassant. Un premier niveau “mimétique” donnait à voir par l’intrigue et le décor un intérieur bourgeois mortifère, progressivement tourné en dérision par l’introduction d’un second niveau ludique. Il s’agissait en effet des festivités chorégraphiées et mises en musique du ballet, dont les proportions de plus en plus importantes finissaient par dissoudre l’intrigue et faire apparaître ce qui semblait être le véritable sujet de la pièce, à savoir la métamorphose joyeuse d’un personnage principal emporté par sa folie : “ainsi, un bourgeois désirant devenir gentilhomme deviendra noble au-delà de ses fantaisies les plus grandioses. De même, la maison d’Argan sera abruptement envahie par les amis masqués de Béralde, pour être reconvertie en lieu de festivité carnavalesque”10. Cette métamorphose du personnage représente finalement un troisième niveau, que l’on peut qualifier de “spectaculaire”, et c’est précisément par le “spectacle” que l’on pourrait redonner vie à la représentation classique.

On peut de la sorte essayer de rompre l’immobilité du tableau graphique en introduisant cette dimension carnavalesque : les couleurs vives et contrastées utilisées pour démarquer les genres des pièces et des auteurs encadrant les saisons de la comédie-française peuvent y participer. En outre, ce qui au départ relevait d’une réponse à une contrainte spatiale, à savoir la disposition sur chacun des côtés du tableau des auteurs et des pièces constituant son repère orthonormée, là où une représentation classique se serait contentée de deux lignes perpendiculaires sur un côté du rectangle, pourrait être lu comme un damier appelant au jeu.

Mais au-delà de la dimension ludique, mon projet était de faire en sorte que de petits signes disposés sagement sur un écran d’ordinateur puissent, par le biais d’une simple animation, jouer à être autre chose que ce qu’ils sont, à savoir des points dans un repère orthonormé : de là vient que j’ai voulu imprimer un léger mouvement ascendant pour animer la chronologie des auteurs apparaissant lorsque l’on clique sur une année. Il s’agissait de les faire apparaître tels des papillons s’échappant en une floppée linéaire d’une page d’où ils auraient été figés, simulant ainsi l’envolée parodique des grands hommes du théâtre vers un firmament panthéonique, et ouvrant par leur mouvement ce “champ” illimité et silencieux du punctum qui me semblait si cruellement faire défaut dans mon dispositif initial.

A bien y regarder, il semble pourtant que ces petits signes ont peine à se hisser dans le ciel calme de l’estampe de Yoshida Komagatake : je n’ai pas eu le temps de terminer et en l’état, l’animation ne fonctionne que partiellement.

Une erreur de ma part m’a fait perdre ce temps précieux, à savoir l’impossibilité qui était la mienne de me résoudre à ne plus représenter l’exhaustivité des auteurs et des pièces citées dans les registre, afin que le résultat reste lisible et exploitable. A cela s’ajoute le fait que j’ai souhaité profiter de l’occasion pour apprendre à maîtriser une nouvelle bibliothèque de visualisation, processing.js, en lieu et place de celle dont je me servais habituellement, ce afin de disposer, me semble-t-il, de davantage de liberté dans la disposition graphique et de ne pas me reposer sur les modèles préexistants fournis par d3.js.

Il reste la sensation d’être passée à côté des registres. Ce corps à corps avec l’archive, qui laisse l’impression d’avoir visité pour un temps un autre pays, a été remplacé par un corps à corps avec la programmation informatique. Mais peut-être le punctum, la blessure émouvante de ce projet réside-t-elle dans la trace de cette lutte avec la technologie, que rend visible le fonctionnement maladroit et imparfait de l’animation ? Il reviendra aux lecteurs d’en juger.

Notes

 1. FOUCAULT, Michel, 1994. Les mots et les choses :  une archéologie des sciences humaines. Paris : Gallimard. Bibliothèque des sciences humaines.

 2. CORNEILLE, Pierre, 2000. L’illusion comique. Paris : Gallimard. Collection Folio.

 3. FARGE, Arlette, 1989. Le Goût de l’archive. Paris : Éd. du Seuil. La Librairie du XXe siècle. p.12.

 4. BARTHES, Roland, 1980. La chambre claire :  note sur la photographie. Paris : « Cahiers du cinéma » Gallimard Seuil.

 5. Ibidem. p. 47.

 6. Ibidem. pp. 48-49.

 7. FARGE, Ibidem. p. 15.

 8. BARTHES, Ibidem. p. 55.

 9. ZAISER, Rainer (1955- ) et CENTRE INTERNATIONAL DE RENCONTRES SUR LE XVIIE SIÈCLE. L’âge de la représentation : l’art du spectacle au XVIIe siècle : actes IXe colloque du Centre international de Rencontres sur le XVIIe siècle, Kiel, 16-18 mars 2006. Actes de colloque édités par Rainer Zaiser, 2007.

 10. Ibidem. p. 201.

 

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